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La folie dans la littérature

La CASDEN vous propose autour de la thématique de la folie dans la littérature, une sélection d’ouvrages de la littérature française téléchargeables gratuitement, assortis de leur fiche de lecture.

1.1. Folie et littérature

La folie (Voir Clin d’œil N°1) est un concept reconnu depuis l’Antiquité, mais il est difficile de définir exactement ce qu’il recouvre, car le mot « folie » est polysémique. A travers les époques et les différentes sociétés, la folie désigne la perte de la raison, la déraison (par opposition à la sagesse) ou la violation des normes sociales. Mais, on parle aussi de folie dans le cas d’une attitude marginale et déviante, d’une forte passion, d’une lubie, d’une dépense d’argent immodérée, d’une démesure ou bien d’une impulsion soudaine. La folie désigne donc, pour une société donnée, des comportements qualifiés d’anormaux. Ainsi, peut-on qualifier de « fou » un être dont les actes ne correspondent pas au sens commun ou dépassent la norme sociale. Mais, on peut traiter de « fou » un être dont la passion est le tennis. Enfin, un  « fou », c’est aussi un malade mental (un psychotique ou un névrosé).

Si la folie est considérée comme une déviance par rapport à une ou des normes sociales, elle n’existe donc que par rapport à la société qui les a établies. Les lignes de démarcation entre folie et non folie dépendent donc des règles établies par cette société à un instant donné. Ainsi, ne peut-on définir la folie que pour une société donnée à une époque donnée.  Il ne peut y avoir de définition universelle, car chaque société secrète ses propres modèles de déviance. 

 

 

 

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Nous nous intéresserons ici à la folie dans littérature, car de nombreux écrivains se sont servis de la folie dans leurs œuvres. Celle-ci apparaît à deux niveaux : celui où l’écrivain décrit le comportement ou le discours des fous ; celui où il les fait parler. Nous aborderons le concept de folie à travers les différentes œuvres de notre corpus et non de la folie de tel ou tel écrivain.

 

1.2. La perception de la folie à travers les âges

L’histoire de la folie relève de plusieurs domaines de la connaissance : histoire, médecine, philosophie, psychologie, psychanalyse ou sociologie. Tous les spécialistes ont montré comment la  perception de la folie a évolué à travers les âges et comment les sociétés ont réservé un traitement spécifique à ceux qu’elles considèrent comme fous. Nous en retracerons les grands moments jusqu’à la fin du XIX°, puisque notre corpus s’étend jusqu’en 1883.

 

1.2.1. L’Antiquité et les fondements de la folie

Dans les sociétés primitives, la folie est déjà considérée comme une maladie de l’esprit. Pour tenter de la soigner, on a recours à un sorcier ou à un chaman qui, lors d’une sorte de thérapie de groupe, s’adonne à des rituels incantatoires avec fumigations, trépanations ou absorption de drogues hallucinogènes. 

Dans les sociétés de l’Antiquité, héritières de ces traditions ancestrales, les médecins de l’esprit sont des prêtres qui conservent la toute-puissance du sorcier. Que ce soient chez les Mésopotamiens, les Egyptiens ou les Hébreux, la folie est une punition du péché et impose une purification et une reconnaissance de la faute (aveu cathartique).

Chez les Grecs, Hippocrate dissocie la médecine de la magie et de la religion. Pour lui, la folie a une cause organique ; c’est une maladie (cf. La Théorie des humeurs, Saviez-vous N°3, Dossier La Jalousie dans la littérature »). Il considère que le cerveau est son siège. Dans le corpus hippocratique, on trouve la description de plusieurs maladies mentales se rattachant à la folie : la phrénitis qui correspond à la folie aigüe ; la manie qui est une affection chronique et qui correspond à la folie classique ; la mélancolie qui se manifeste par des passions tristes ; l’épilepsie à laquelle s’assimilent toutes sortes de convulsions ; l’hystérie. Les thérapeutiques procèdent toutes de la théorie des humeurs (purgatifs, vomitifs, saignées, etc.). Mais, déjà, à ce traitement du corps, on prescrit le traitement de l’âme par le dialogue, la lecture, le théâtre, la musique, etc. D’autre part, les philosophes mettent en exergue la dimension sociale de la folie qui nécessite une prise en charge collective.

Chez les Romains, la pratique de l’art médical et l’approche psychologique héritées des Grecs doivent composer avec le christianisme naissant. On assiste alors au retour des explications religieuses de la folie. Certains médecins décrivent la folie comme une possession ; d’autres défendent les thèses organiques d’explication de la folie, comme Galien (130-200) qui parle de pratiquer une ouverture du crâne pour extraire cliniquement « la pierre » qui serait responsable de ce mal ; d’autres encore, comme Saint Augustin (354-430), avancent des thèses psychologiques d’explication de la folie et recourent à d’autres traitements que les saignées, les purgations ou les vomitifs.

Ainsi, dès l’Antiquité, trois causes principales de la folie sont retenues et vont se disputer au cours des siècles pour fournir une explication à l’émergence de la folie : des causes surnaturels, magiques ou religieuses (domaine des prêtres), des causes organiques (domaine des médecins) et des causes psychologiques (domaine des philosophes).

 

1.2.2. Le Haut Moyen âge (V°-X°) ou la tolérance de la folie

Au début du Moyen Age, le christianisme s’impose avec force. L’art médical appartient aux religieux qui en font une affaire de charité.  Les fous sont pour eux les innocents, les pauvres d’esprit auxquels le Christ a promis le Royaume des cieux (Voir Le saviez-vous N°1). Comme ils ignorent le mal et le bien, la nature les ayant privés de raison, ce sont des êtres quasiment sacrés. Ainsi, sont-ils acceptés et pris en charge. En effet, à cette époque la survie spirituelle est aussi importante que la survie physique. Celui qui ne s’en préoccupe pas est perdu d’avance. Aussi, comme le fou ne peut pas le faire, l’Eglise le protège en assurant sa subsistance et sa survie. Les fous sont libres de leurs mouvements. Seuls, les plus dangereux sont enchainés soit à domicile soit dans des cachots, des tours de châteaux ou dans ce qui fait office de prisons.

Des hôpitaux sont créés dès le VI°, mais ils ne s’occupent que des maux physiques. La folie reste toujours l’affaire des ecclésiastiques qui pensent que le diable habite le fou. La guérison du fou passe donc par des exorcismes ou est abandonnée à l’intercession de saints guérisseurs comme Saint Guy  (Voir Clin d’œil N°2). Ainsi, la théologie domine-t-elle la pensée médicale et tout médecin s’aventurant à défendre d’autres thèses que les explications religieuses admises risque-t-il d’être condamné comme hérétique. Cependant, certains philosophes, d’obédience chrétienne, vont, sans contredire les affirmations de l’Eglise, tenter d’apporter une explication psychologique à la folie, en se référant aux penseurs grecs. Ainsi, durant les cinq premiers siècles du Moyen Age, la folie est-elle bien tolérée.

 

1.2.3. Le Moyen âge classique (X°-XV°) ou la condamnation de la folie

Après cette période de tolérance, la folie va être bannie et condamnée et les fous persécutés. En effet, la France connaît une époque de récession économique et d’insécurité : la guerre avec l’Angleterre ruine le pays ; la famine, le manque d’hygiène et les intempéries amènent des épidémies ; le pouvoir de l’Eglise est affaibli par les débuts de la Réforme et par les différents scandales qui éclatent dans les monastères et les couvents (débauches, orgies) ; la monarchie est mise en péril par la folie de Charles VI. Pour retrouver son pouvoir, l’Eglise veut alors trouver des remèdes au mal et punir les coupables. C’est alors la création de l’Inquisition par le pape Innocent III, en 1199. C’est la chasse aux sorcières et aux possédés, dans laquelle les fous se trouvent pris au piège, puisqu’ils sont considérés comme possédés.  Pendant toute cette période, la folie voisine avec la sorcellerie, la démonologie et la superstition, dont elle aura bien du mal à s’affranchir par la suite.

Il existe aussi une autre interprétation de la notion de folie. En effet, l’Eglise associe la folie au péché, car il est une déviance par rapport à la norme. Pour elle, en dehors du vrai fou (insensé, simple d’esprit), est fou celui qui ne se soucie pas de son salut et qui pèche par amour, par gourmandise, par soif du pouvoir, par cupidité, etc. C’est celui, qui tout en sachant ce qui l’attend après la mort, ne fait rien pour éviter l’Enfer. Péché et folie mènent à l’Enfer. Aussi, l’Eglise, qui a pour devoir de venir en aide à celui qui échoue face à la tentation du diable et se condamne à l’Enfer pour avoir péché, s’intéresse-t-elle non seulement au vrai fou, mais au fou par oubli, à celui qui perd a raison pour une passion quelconque, car il est récupérable par un reconditionnement et par une remise sur le droit chemin.

Quant au vrai fou (appelé idiot, manique, dément, lunatique ou insensé), on ignore, au sens médical du terme, les causes de sa folie. Seules sont faites des suppositions fondées sur la théorie d’Hippocrate. Toujours, dans la continuité de Galien, on pense qu’il y a quelque chose dans le crâne du fou qui le gêne : des clous, une guêpe, des rats, une araignée, etc. Deux expressions actuelles ont d’ailleurs conservé cette idée (Voir Clin d’œil N°3). Des opérations sont même soi-disant tentées pour enlever cette chose, qu’on appelle finalement la pierre de folie. Il s’agit le plus souvent de véritables simulacres de chirurgie. Le barbier-chirurgien incise le crâne et fait semblant d’en extraire une pierre qu’il présente ensuite au patient. En l’absence de sources médicales, on peut se reporter à des sources iconographiques plus tardives, comme le tableau de Jérôme Bosch La Lithotomie ou La Cure de la folie(1494) ou celui de Pieter Bruegel, L’Excision de la pierre de folie (1557).

Dès le XII°, apparaît en France, dans les villes abritant des cathédrales, comme Paris et Autun, la Fête des fous (ou fête des innocents), fête paillarde, dérivée des Saturnales romaines (dédiées à Saturne, le dieu de l’agriculture), organisée le 6 janvier (le jour de la fête des rois), par le bas Clergé, avec pour théâtre l’Eglise et pour acteurs les ecclésiastiques eux-mêmes. Ce jour-là, pendant vingt-quatre heures, ceux-ci s'arrogent les privilèges réservés d'habitude à leurs supérieurs au sein de la très puissante Église catholique romaine. On y élit l’évêque-fou, l’abbé des fous ou même le pape des fous. Comme cette fête donne lieu à des cérémonies bizarres, indécentes et subversives, des mesures sont prises pour mettre fin à ce désordre (1ère condamnation en 1197, 2ème en 1431, puis divers arrêtés). Cependant, la Fête des fous dure encore longtemps (jusqu’au début du XVII°, où elle est définitivement interdite par Richelieu) et finit par se répandre du Clergé dans la rue. Elle devient alors un divertissement où le plus démuni est proclamé roi de la fête. Des sociétés, des compagnies et des confréries de fous sont aussi créées dont les plus connues sont : La Compagnie des fous de Clèves (1381) et La Compagnie de la mère Folle de Dijon(1454).

C’est ainsi que le fou trouve naturellement sa place dans la société et y gagne en importance. Dès lors, on le retrouve, comme « bouffon » ou « fou de cour » (Voir Clin d’œil N°3), dans les rangs du pouvoir où il jouit de nombreux privilèges. Dès le XIII°, on le rencontre dans les châteaux, les évêchés, les seigneuries, etc. En 1316, Philippe V le long crée même un poste de « fol en titre d’office » dont la fonction justifie le port d’un uniforme : bonnet d’âne ou capuchon orné de grandes oreilles auxquelles sont accrochés des grelots qui annoncent son arrivée ; tunique crènelée au bas, de couleur jaune (symbole au Moyen Age de bassesse et de flétrissure) et verte (symbole de ruine et de désespoir) ; port d’une marotte (Voir Clin d’œil N°3), bâton qui ressemble à celui donné aux aliénés ou aux lépreux pour se défendre, sceptre de la dérision, pendant du sceptre royal. Le bouffon est important, car il représente une forme de contre-pouvoir aisément contrôlable. Sous son apparence de folie, il représente la sagesse qui peut manquer au roi, la critique et la moquerie salutaires. Le fou fait partie de la ménagerie royale. Au milieu du XV°, toutes les cours collectionnent les nains ou tous ceux qui présentent une tare quelconque physique (strabisme important, bosse dans le dos, etc.) ou mentale. Elles se les échangent même. Mais si, au départ, le bouffon est un arriéré mental présentant une déformation quelconque, peu à peu, il n’a plus rien de fou. De plus, en acquérant un statut officiel, il devient un instrument de pouvoir et finit par perdre sa liberté de parole et à n’être qu’un courtisan parmi les autres. Il reste un amuseur. Les fous du roi les plus connus sont Thevenin de Saint-Léger sous Charles V, Triboulet sous François 1er, Mathurine sous Henri IV et L’Angely sous Louis XIV (le dernier à la Cour de France).

La folie est représentée dans toutes les formes de la littérature médiévale, notamment le roman courtois (XI° et XII°) et les allégories.  Mais, la folie n’est jamais l’enjeu final des œuvres.  Elle n’est qu’un épisode dans l’itinéraire du héros. Le héros sombre dans la démence ou bien se déguise en fou par amour (cf. Tristan et Yseut)

A la fin du Moyen Age, on distingue donc trois catégories de fous : le vrai malade mental, le bouffon et le fou social.

 

1.2.4. La Renaissance (XV°-XVI°) et la démystification de la folie 

Dès la fin de la guerre de Cent ans (1453), la France connaît un essor économique marqué par la croissance urbaine, le développement du commerce, de l’industrie et de l’imprimerie. La Renaissance est marquée par le déclin de la féodalité et du clergé, la dénonciation par la science et la pensée des anciennes conceptions, le combat des superstitions et de l’obscurantisme médiéval par les humanistes (Brant, Erasme, Rabelais, Machiavel ou Montaigne), le développement de l’astrologie, le succès des sciences divinatoires et la reconnaissance du pouvoir thérapeutique de la suggestion. Mais, cet esprit nouveau ne réussit pas à chasser complètement les explications démoniaques de la folie. L’Inquisition est toujours là et les fous brûlent toujours sur les bûchers. La folie est toujours considérée comme la conséquence du péché et de l’immoralité.

Durant le XV°, Les humanistes abordent la folie avec une distance ironique. Ils ne cherchent pas à expliquer cette maladie, mais à réaliser une satire des défauts et des paradoxes de la société contemporaine. La folie n’est plus appréhendée à partir des individus pris isolément, mais à travers les systèmes fous qui les englobent. Deux conceptions s’affrontent : celle de Brant (La Nef des fous, 1494) (Voir Le saviez-vous N°2), pour qui la déraison ne porte plus à rire comme au Moyen Age, car elle représente le désordre et la mort (il y décrit et commente les actes fous qui sont assimilés au péché) ; celle d’Erasme (Eloge de la folie, 1509) qui réhabilite la folie en lui accordant une image positive, car elle est une sagesse et celui qui la possède ne peut que vivre mieux (il distingue deux folies : celle provoquée par la maladie ou le dérangement des organes et cette moria à qui il confie le soin de faire son propre éloge). Ainsi, pour les philosophes et les écrivains, la folie n’est-elle pas qu’une simple déraison : elle apporte une meilleure connaissance de l’homme. La folie n’est plus individuelle, le monde entier est en proie à une folie généralisée. Ainsi, à la fin du XV°, la folie a-t-elle donc plusieurs visages : la folie ludique du Carnaval et du bouffon, qui correspond à une représentation positive et joyeuse de l’humanité ;  la folie du pêcheur qui correspond à une représentation noire et pessimiste de l’humanité (cf. le tableau La nef des fous de Jérôme Bosch, 1490) ; la folie du vrai fou qui peut incarner une sorte de sagesse et être plus sensé que le sage lui-même.

Dès le XV°, fleurissent dans la littérature les conceptions nouvelles de la folie. Les sotties, par exemple, sont un théâtre du défoulement, mais aussi l’occasion de dénoncer l’universelle bêtise, qui peut être la sage folie. Et, puisque le fou peut être plus sensé que le sage, il est donc celui qui peut dénoncer et, alors, il devient le personnage majeur et central des contes et des moralités. En effet, dans son langage à lui, il dit des paroles de raison que lui seul peut prononcer

De leur côté, les médecins (comme Thomas Platter) montrent que le diable n’est pour rien dans les esprits dérangés des fous et émettent l’idée que les maladies mentales proviennent de lésions du cerveau et qu’elles doivent être soignées. Cependant, s’il n’y a pas d’évolution dans les techniques de soins, une prise de conscience se fait au niveau médical vers plus de reconnaissance humaine.

Au XVI°, la folie devient une des formes mêmes de la raison. Elle s’intègre à elle ; elle ne détient sens et valeur que dans le champ même de la raison. Le topos du fou-sage et du sage-fou, qui dévoile son égarement au moment où l’on s’y attend le moins  intervient fréquemment dans la littérature de la fin du XVI°. D’autre part, apparaît dans le théâtre, tragique ou comique, la vogue  des hallucinations. L’égarement s’empare du personnage et le conduit à succomber à de fausses imaginations qui se traduisent sous la forme de visions généralement infernales (Cf, Mélite de Corneille, où Eraste se croit descendu aux enfers).

 

1.2.5. La mise à l’écart de la folie avec l’enfermement des fous (XVII°-XVIII°)

Au début du XVII°, on assiste à une crise économique sévère. Suite aux disettes et aux guerres, les pauvres sont en nombre croissant, les infirmes et les faux épileptiques se multiplient, ce qui entraîne une recrudescence de la mendicité, du vol et des assassinats. Il est alors décidé de procéder à l’enfermement de tous les individus considérés comme anormaux, tout ceux qui gênent ou posent problème à la société : le mendiant, mais aussi la prostituée, la fille-mère, la femme adultère, l’homosexuel, etc., et bien sûr le fou. Alors qu’auparavant celui-ci était libre de circuler, au XVII°, il doit maintenant être enfermé. Cette fonction de répression se double d’une fonction d’utilité : donner du travail à ceux qu’on a enfermés et les faire  travailler à la prospérité de tous. La folie est alors perçue sur l’horizon social de la pauvreté, de l’incapacité au travail et de l’impossibilité de s’intégrer au groupe.

A cette époque, l’Eglise, qui avait sanctifié le monde chrétien de la misère dans sa totalité, le partage maintenant en deux régions : celle du bien, constituée des pauvres qui acceptent de se soumettre et d’être internés ; celle du mal, constituée de ceux qui tentent d’échapper au nouvel ordre. Cette dichotomie se retrouve dans la folie. Alors que pendant la Renaissance, la folie était mise sur un pied d’égalité avec la raison (elle était considérée comme une autre vérité), la folie est maintenant considérée comme la déraison, par opposition à la raison, car elle est une inadaptation à certaines valeurs, à certains comportements sociaux conformes à la pensée classique. Elle n’est plus qu’un écart par rapport à une norme sociale comme la pauvreté et la misère. Elle n’est plus ce qui fascine ou intrigue ; elle est ce qui fait scandale et trouble l’ordre public.

Quelques structures d’accueil sont alors créées : hôpitaux, maisons de force, dépôts de mendicité ou tours aux fous. Mais, il faut attendre le milieu du siècle pour voir cet enfermement effectif, avec la création, à Paris, de l’Hôpital général (Edit du 7 mai 1657), sorte d’entité administrative, semi-juridique, qui décide, juge et exécute, en dehors du pouvoir et des tribunaux. Divers établissements qui existent déjà sont regroupés sous une administration unique : Charenton, la Salpetrière, Bicêtre, etc. En 1676, un autre édit de Louis XIV prescrit un hôpital dans chaque ville du royaume de France. Ainsi, si l’on ne brûle plus les fous et les personnes dérangeantes, on les enferme dans des conditions déplorables. Apparaissent alors « les gardiens de fou » qui s’apparentent plus à des gardiens de prisons. Ce sont en général d’anciens malades.

La folie du bouffon de cour (le fou du roi) est encore montrée dans les cours d’Europe. Mais, elle disparaît peu à peu, sauf en Espagne où le fou reste un jouet humain dont on dispose à sa guise. En effet, les cours deviennent de plus en plus raffinées et ne supportent plus les plaisanteries grasses, les obscénités et les blagues scatologiques du fou, qui est alors considéré comme un plaisir archaïque. La Cour se tourne vers d’autres distractions (ballet, théâtre, etc.). Sous le règne de Louis XIV, le rôle du bouffon  consiste uniquement à distraire le monarque. Il n’a plus la parole et encore moins le droit de critiquer. Il n’est plus la doublure dérisoire du monarque, car celui-ci est un monarque absolu qui veut régner sans entrave. De même, l’absolutisme royal, dans un souci de contrôle des manifestations populaires, fait disparaître la folie collective que l’on retrouve dans les Fêtes des fous, ainsi que dans les sociétés, compagnies ou  confréries de fous.

La première moitié du XVII° est marquée par une forte vague de représentations littéraires de la folie qui touche tous les genres : comédies, tragi-comédies, tragédies, mais aussi ballets de cour, romans pastoraux, etc. D’autre part, à la fin du siècle, avec le théâtre italien et le théâtre forain, apparait en France un autre genre : les pièces d’asile. Il s’agit de pièces qui situent leur intrigue au sein d’un hôpital de fous.

 

1.2.6. Le siècle d’or de l’aliénisme avec la naissance de la psychiatrie (XVIII°-XIX°)

Dans le dernier quart du XVIII°, on commence à s’apercevoir des erreurs faites au cours du siècle précédent. On constate l’échec de la politique de l’enfermement, car les hôpitaux, maisons de force où cachots n’ont pas du tout réglé le problème de la mendicité et de l’insécurité. Il y a toujours un nombre impressionnant de pauvres et de mendiants. De plus, ces établissements sont de véritables mouroirs : les conditions y sont inhumaines. Des traitements prétendument thérapeutiques extrêmement violents y sont pratiqués. A peine, l’électricité est-elle née, qu’est inventé l’électrochoc. Il n’y a toujours pas de médecins, mais des personnes volontaires pour soigner les malades. Des rapports commencent à être écrits. L’un des  plus terribles est celui des personnes chargées du transfert des prisonniers de La Tour aux fous de Caen en 1785. Après 1789, on assiste à l’abolition des maisons de force religieuses. Mais, faute de structures, les fous sont disséminés un peu partout comme aux plus mauvais jours de l’Ancien Régime.

D’autre part, au Siècle des Lumières, un regard nouveau est porté sur l’être humain et sa dignité (Cf. Rousseau, Le Contrat social, 1762). « Le mouvement des philanthropes » (Voir Le saviez-vous N°3) s’inscrit dans cette perspective de prise de conscience. Cette évolution des mentalités conduit à considérer le fou (l’insensé) comme un être humain à part entière et la folie comme une maladie à part entière. Mais, il faudra attendre 1793 pour voir une entreprise de réforme avec le docteur Philippe Pinel (Nosographie philosophique, 1798 ; Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale ou la manie, 1801). Alors qu’il vient d’être nommé « médecin des infirmeries dont dépendent les hôpitaux », il prend la responsabilité de libérer, en ôtant les chaînes qui les entravent, les personnes enfermées dans les hôpitaux (Cf. le tableau tardif de Robert Tony-Fleury, Pinel délivre les fous de leurs chaînes, 1876). Cet acte, qui affirme la volonté de rompre avec la barbarie des internements antérieurs, a été pris comme acte de naissance de la psychiatrie.

Pinel élabore sa méthode, qu’il appelle « le traitement moral » et qui se fonde sur le fait qu’il y a toujours chez le fou une capacité de raisonnement qu’il convient de trouver et à laquelle il faut s’adresser pour combattre avec lui sa maladie (Voir Le saviez-vous N°4). Même si sous certains aspects (utilisation de la douleur), le traitement moral est discutable, il constitue une rupture capitale avec le siècle précédent. Un élève de Pinel, Jean-Etienne Esquirol cherchant à améliorer les théories de son maître, élabore une nouvelle nosographie (Voir Clin d’œil N°4) comportant cinq catégories de folie, dont la « monomanie » (délire obsessionnel), déjà connue de l’Antiquité. Le docteur Georget, élève d’Esquirol fait illustrer les différents types de monomanes par Géricault (LesMonomanes, 1820). Cette doctrine connaît son déclin dès les années 1850. Mais, c’est à partir de son cadre confus et polymorphe, que les principaux délires chroniques et la névrose obsessionnelle sont progressivement isolés.

En matière de recherche médicale, la préoccupation essentielle du XIX° concerne l’étude du cerveau et des voies nerveuses. La neurologie s’impose et pense résoudre l’énigme de la folie en y apportant une explication organique (Traité des maladies du cerveau, Bayle, 1826 ; Traité des dégénérescences, Morel, 1857). Pour elle, cette maladie est une dégénérescence incurable, dont il faut matérialiser les lésions au niveau cérébral En 1860, Morel (Traité des maladies mentales) classe les fous en deux catégories : ceux qui sont normaux à la naissance et qui, sous l’influence de causes diverses (intoxication, alcoolisme, toxicomanie, paludisme, misère sociale, mauvaise constitution, etc.) peuvent tomber malades et devenir des dégénérés ; ceux qui naissent anormaux à la naissance (les dégénérés inférieurs : idiots, imbéciles ; les dégénérés moyens : débiles ; les dégénérés supérieurs : pervers, alcooliques, psychotiques). Cette classification a une grande influence sur les écrivains de la fin du siècle.

Mais, la psychiatrie a beaucoup de mal à s’extirper du carcan de la neurologie. C’est grâce à quelques médecins et philosophes qu’elle va connaître sa véritable naissance. En effet, l’inconscient devient bientôt l’une des préoccupations principales du discours philosophique (James, Schopenhauer, Nietzche, Kierkegaard). De son côté, Charcot s’intéresse à l’hypnose et fonde avec Duchenne la neurologie moderne. Quant à Freud, ses découvertes en font le père de la psychanalyse.

Si le XIX° marque la fin de l’enfermement du fou aux côtés de criminels et des mendiants, il est paradoxalement le début de l’enfermement du fou dans de nouvelles structures spécialisées. D’autre part, le fou qui était appelé jusque-là « insensé » se voit maintenant appelé « aliéné » (Voir Clin d’œil N°5). Le médecin des fous est alors appelé « aliéniste » et devient le personnage principal de l’asile. Mais, on garde encore plutôt les fous qu’on ne les soigne. Et, lorsqu’on les soigne, il s’agit souvent de traitements bizarres et inhumains qui visent à abolir le mal, les violences et les désirs pervers : saignées à blanc, suspensions à des cordes, immersion dans l’eau, etc. Les drogues comme le laudanum, le choral et l’opium, qui commencent à être utilisées, épargnent un peu les souffrances, mais réduisent considérablement l’intelligence et la vie. Ce n’est qu’après 1880, qu’on assiste à la séparation entre gardiens de fous et garde-malades et à la professionnalisation du métier d’infirmier, avec l’ouverture des premières écoles d’infirmiers d’asile.

De leur côté, les écrivains investissent le domaine de l’inconscient et se mettent à en décrire les manifestations dans la vie quotidienne, dont la folie : Goethe, Stendhal, Balzac, Gautier, Poe, Maupassant, Zola, Stevenson, Léon Daudet, Frères Goncourt, Malot, Mirbeau, Féval  Sue, Vallès, etc. 

Pour eux, la possession ne vient plus de l’extérieur (démons, etc.), mais elle est à l’intérieur de l’être humain. Leur description clinique des états psychiques inconscients se rapproche de celle des traités médicaux. Aliénisme et littérature avancent ensemble tout au long du siècle, empruntant, sans cesse l’un à l’autre, sujets de réflexion, description de cas, structures de pensée, etc. Des termes comme mélancolie, monomanie, démence, délire, hallucination entrent massivement dans la littérature. La folie est représentée comme un fonctionnement accru et inhabituel de l’esprit humain, d’où son lien avec le rêve.

Le corpus du mois :
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  • Alice au pays des merveilles, Caroll 
  • Don Quichotte, Cervantes 
  • Le neveu de Rameau, Diderot
  • L’Idiot, Dostoïevski
  • Notre-Dame de Paris, T1, Hugo
  • L’Homme qui rit, Hugo
  • La Maison Tellier, Maupassant 
  • Le horla, Maupassant  
  • L’Avare, Molière
  • Lorenzaccio, Musset (De)
  • Nouvelles histoires extraordinaires, Poe
  • Andromaque, Racine
  • Phèdre, Racine
  • Le Roi Lear, Shakespeare 
  • Au Bonheur des dames, Zola
  • L’assommoir, Zola
  • La Fortune des Rougon, Zola

 

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Le saviez-vous :
  • Savez-vous que les écritures saintes accordent de la sagesse au fou ?
  • Savez-vous ce qu’étaient les nefs des fous ? 
  • Savez-vous comment a débuté le mouvement des Philanthropes ?
  • Savez-vous en quoi consistait le traitement moral administré aux malades mentaux ? 
  • Savez-vous ce qu’était Bedlam ? 

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Clin d'oeil :
  • Fou et folie 
  • Avoir la danse de Saint Guy
  • Mots et expressions de la folie
  • Nosologie et nosographie
  • De l’insensé vers l’aliéné  

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Quiz sur la folie dans la littérature :

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